Expérience de terrain : Phasmes de la Guadeloupe

Article : Yannick Bellanger 

 

J'ai eu la chance de réaliser mon stage de fin d'études (DUT Génie de l'Environnement) au laboratoire des phytosanitaires de l'Institut Pasteur de la Guadeloupe du 15 avril au 28 juin 2002. A l'occasion de ce séjour de 11 semaines sur cette magnifique île antillaise, j'ai pu me pencher sur les diverses espèces de phasmes locales. Je souhaite désormais partager avec tous ceux qui le désirent mes diverses expériences.

 

Généralités sur les espèces locales :

Suite à une étude de l'association ASPER en 1997, dix espèces de phasmes ont été recencées en Guadeloupe, dont certaines étaient encore inconnues. La Guadeloupe est une île aux climats et aux biotopes très diversifiés, ce qui permet de trouver des espèces très différentes. Voici la liste des espèces connues sur l'île (une astérisque indique que l'espèce est actuellement considérée comme endémique à la Guadeloupe) :

- Lamponius guerini (Saussure, 1868)

- Lamponius lethargicus (Lelong & Langlois, 1998) *

- Pseudobacteria antillarum (Saussure, 1868)

- Pseudobacteria donskoffi (Langlois & Lelong, 1998) *

- Hesperophasma pavisae (Lelong & Langlois, 1998) *

- Diapherodes gigas (Drury, 1773)

- Clonistria sp (Stal, 1875) *

- Clonistria guadeloupensis (Redtenbacher, 1908) *

- Melophasma antillarum (Caudell, 1914)

- Paraclonistria nigramala (Lelong & Langlois, 1998) *

Je ne ferai pas de détail pour toutes ces espèces, ce qui est disponible dans une publication d'ASPER : "Phasmatodea de Guadeloupe" (Lelong & Langlois, 1997), comportant entre autres des clefs d'identification. Je ne saurai que conseiller l'acquisition de cette publication à qui se rendra sur cette île.

 

Premier contact avec un phasme local... :

J'ai trouvé mon premier phasme le 2 juin (hé oui, j'ai mis un peu de temps...) lors d'une promenade en forêt, près de la rivière Beaugendre à Vieux-habitants, dans le sud-ouest de la Basse-Terre. Je n'ai malheureusement pas pu l'identifier comme il s'agissait d'un individu moyen et qu'il lui manquait les deux pattes antérieures. C'était un phasme-brindille vert clair de 4-5 cm environ. Je l'ai conservé avec ce que je pensais être sa plante nourricière mais il était déjà assez affaibli par le manque de ses deux pattes et n'a pas survécu plus de deux jours. Ce premier contact avec un phasme "sauvage" m'a encouragé à poursuivre mes recherches.

Le milieu de vie de ce phasme était donc la forêt humide, bien qu'il y ait beaucoup plus humide sur l'île !

 

Lamponius guerini :

C'est près du lieu de ma première découverte que j'ai fait connaissance avec Turen, un Antillais à la retraite qui vit en pleine forêt "à la dure", et de son fils René. Après avoir longuement discuté de la forêt et des bestioles qu'elle abrite avec eux, j'ai appris qu'ils trouvent tous les jours des phasmes d'espèces différentes, y compris le fameux Diapherodes gigas, considéré comme très rare. Je leur ai donc demandé de me conserver quelques spécimens de phasmes au cours de la semaine et je suis revenu le week end suivant. Turen m'avait mis de côté une femelle mature (photo) et un jeune mâle Lamponius guerini, mais ceux-ci sont morts dans leur boite qui ne comportait pas d'aération... Après dissection de la femelle, j'ai pu me rendre compte qu'elle était prête à pondre. Cette femelle était de la forme la plus commune dans les élevages : brune sans aucun motif ni tache blanche, et légèrement rugueuse.

 


femelle adulte Lamponius guerini à Vieux-habitants

 

Pseudobacteria donskoffi :

Cette espèce découverte lors de l'étude de l'ASPER a été considérée comme rare. En effet, au cours de cette étude, seuls 6 individus ont pu être observés. Je pense que cette conclusion semble un peu trop hative, comme vous pourrez le voir au cours de ces prochaines lignes. Pseudobacteria donskoffi est une espèce en forme de brindille assez fine.

C'est le docteur Brochier, passionné d'entomologie et spécialiste des Coléoptères d'Amérique du Sud, qui m'a fait parvenir le premier spécimen de l'espèce Pseudobacteria donskoffi, qu'il a trouvé dans son jardin le 1er juin. Il s'agissait d'un mâle adulte, mais à ce moment, je ne connaissais pas sa plante nourricière. Il a donc vécu peu de temps chez moi. Suite à cela, nous avons effectué une "chasse" nocturne le 8 juin dans la haie de son jardin à St François, à l'extrême est de la Grande-Terre. Il s'agit d'une haie assez sauvage comportant les plantes originaires du milieu, avant la construction des habitations. Au cours de ces deux heures de recherche, nous avons pu trouver 10 individus dont le tableau suivant détaille les stades, les sexes et quelques dimensions mesurées précisément (en mm). Si le sexe n'est pas indiqué, c'est qu'il s'agit d'un individu non adulte.

 

Sexe (si adulte)

Longueur corps

Longueur antennes

Longueur patte antérieure

Capture

Remarque

.

.

.

.

oui

.

.

.

.

.

non

.

M

93

81

80

oui

brun

M

.

.

.

non

pattes vertes

F

110

66

71

oui

brune, fécondée

.

.

.

.

oui

femelle

.

.

.

.

oui

femelle

.

79

52

53

oui

vert, mâle subadulte, une patte en moins

.

.

.

.

oui

.

.

.

.

.

oui

vert, stade L2 ?

Les individus conservés ont été placé dans une cage très aérée prêtée par le docteur Brochier, elle-même placée dans la chambre de mon appartement à Pointe-à-Pitre. Je n'ai que très rarement humidifié les plantes car cette espèce vit dans un biotope très sec. Une deuxième femelle adulte m'a été confiée par M. Brochier au cours de la semaine suivante, qu'il a trouvée dans son jardin. Pendant ces trois semaines d'élevage sur place, j'ai pu obtenir plus de cent oeufs par ces deux femelles. Les oeufs sont petits (environ 2 mm) et noirs avec une bande claire sur le flanc. Au cours de l'élevage, certains individus ont mué et j'ai ainsi obtenu un mâle et deux femelles adultes supplémentaires.

La plante nourricière de cette espèce a été identifiée avec certitude grâce au docteur et à un ouvrage de sa bibliothèque : "Flore illustrée des phanérogames de Guadeloupe et de Martinique" (Jacques Fournet). Il s'agit de Lantana involucrata (Verbenaceae). J'ai élevé mes spécimens sur cette plante pendant les trois dernières semaines de mon séjour. J'ai essayé de leur donner du Goyavier sans succès.

 


Pseudobacteria donskoffi (à gauche : femelle adulte ; à droite : mâle adulte)

 

Pseudobacteria donskoffi (bis) :

Au cours d'une promenade aux alentours de la Porte de l'Enfer, dans le nord de la Grande-Terre, j'ai remarqué la présence de nombreux pieds de Lantana involucrata dans la forêt sèche et très basse qui couvre une très grande surface de cette région. Le sous-sol est constitué de restes de récifs coraliens, et l'épaisseur de terre est assez faible. La plupart des plantes constituant cette forêt sont épineuses et ont des feuilles grasses, sauf Lantana. Je me suis donc mis à la recherche de mes insectes préférés sans trop y croire puisqu'il faisait grand jour. J'ai tout de même trouvé un jeune mâle et deux petits (environ stade L2) Pseudobacteria donskoffi après quelques minutes de recherche. Ceux-ci sont venus compléter mon élevage. Tous les individus capturés de cette espèce ont survécu, grâce à M. Brochier qui a bien voulu me faire parvenir régulièrement des rameaux frais de Lantana.

 


Lantana involucrata (photo de l'inflorescence à droite : B. Brochier)

 

Dernières trouvailles :

Au cours de mon dernier week end sur l'île, j'ai passé mon dimanche dans la forêt à Vieux-habitants, avec Turen et René. En marchant, j'ai pu trouver une magnifique femelle Pseudobacteria antillarum subadulte verte, qui est restée sur son tronc après une petite séance de photo.

Quelques mètres plus loin, j'ai eu la chance de voir un très jeune Lamponius guerini, immobile sous une branche. Bien qu'au stade L1 ou L2, je pense qu'il s'agit d'un L. guerini et non d'un L. lethargicus, la plante nourricière de ce dernier n'ayant pas été observée sur le site.

 


Femelle subadulte Bacteria ferula à Vieux-habitants

 

Dernières nouvelles de l'élevage de Pseudobacteria donskoffi (janvier 2003) :

Les derniers individus de l'espèce Pseudobacteria donskoffi que j'ai ramenés en métropole sont morts à la fin du mois de juillet. Les femelles m'ont pondu beaucoup d'oeufs dont j'ai placé une partie en incubation dans différentes conditions. Mais j'ai donné la plupart de mes oeufs à Bruno Biron qui semble l'un des mieux placés pour lancer un nouvel élevage.

En ce qui concerne l'élevage, je n'ai pas réussi à les nourrir avec autre chose que Lantana sp (variété hybride que j'ai trouvé en jardinnerie). Voici quelques plantes que j'ai essayé de leur proposer sans succès : Millepertuis, Chevrefeuille, Framboisier, Citronnelle, Forsythia, Ronce...

A la fin du mois d'août, j'ai ouvert un oeuf placé à température ambiante sans humidification. J'ai pu constater que le petit se développait normalement. La publication de l'ASPER indique une durée d'incubation de 166 jours à 18-20°C, soit environ 5 mois et demi. Le docteur Brochier avait conservé quelques oeufs qu'il a fait éclore chez lui. L'incubation a duré 2 mois (60-70 jours), ce qui est une donnée nouvelle sur la biologie de cette espèce dans ses conditions naturelles.

Vers la mi-septembre, j'ai eu mes premières éclosions, puis tout le reste a suivi. A la mi-octobre j'ai une vingtaine de petits dans mon terrarium. Je recommence les essais de plantes de substitution comme avec les individus ramenés de mon séjour. Ils refusent tout sauf le Lantana sp (que je trouve dans les parterres d'une rue...). Je fais mes tests en parallèle avec Bruno Biron (Site : le Monde des Phasmes) à qui j'avais donné quelques oeufs. Voici une liste de plantes qu'ils ont refusées :

Papyrus, Albisia, Noisetier, Eucalyptus, Millepertuis, Ronce, Caryopteris, Sauge, Menthe, Framboisier, Troène, Chêne, Marronnier, Verveine, Verveine citron, Trèfle, Ficus benjamina, Chèvre-feuille, Forsythia, Arbousier, Fougère (Polypode), Géranium, Cormier, Lierre

 

J'ai pu remarqué quelques grignotements de feuille d'Ibiscus mais rien de sûr. De toute façon cette plante perd ses feuilles en hiver donc peu d'intérêt pour l'élevage.

En Janvier 2003, l'élevage se poursuit avec peu de perte, il y a un mâle subadulte. Ils acceptent bien le Plantain (Plantago lanceolata et Plantago major).

 

Conclusion :

Il est très excitant de pouvoir trouver des phasmes dans leur milieu naturel. Cependant, je pense que lors d'une prochaine expérience similaire, je ne conserverai pas autant d'individus.

Je souhaite bien sûr retourner "chasser" les phasmes sur cette île aux mille facettes qu'est la Guadeloupe, et qui est bien différente de ce qui peut être dit ou montré aux touristes ! Je suis bien sûr disponible pour toute question concernant mon expérience avec les phasmes guadeloupéens ou avec la Guadeloupe en général.

Je remercie le docteur Brochier pour son aide et sans qui je n'aurai probablement jamais connu Pseudobacteria donskoffi. Je remercie également Emilie, qui a réalisé son stage avec moi et qui a bien voulu supporter ma "phasmomanie" et autre "bestiolomanie" pendant ces 11 semaines... Merci à Turen et René de m'avoir montré les Lamponius et de nous avoir fait visité la forêt ! Merci à Emmanuel Delfosse pour son aide et ses conseils. Et pour finir merci à Bruno Biron qui a la patience de tester des plantes de substitution.

 

 

Références :

- Publication ASPER : Phasmatodea de Guadeloupe (1998)

- Articles des bulletins de la société entomologique de France (par P. Lelong et F. Langlois) :

103 (3), 1998 : 245-254

103 (5), 1998 : 451-455

106 (3), 2001 : 241-258

 

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